14 gratte-ciels rue de la Loi à Bruxelles ?

« Les dérogations octroyées aux promoteurs sont délirantes. C’est Rudi Vervoort qui signe »

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Journaliste : Jonas Legge

Philippe Elsen a la détermination chevillée au corps. En ce moment, ce co-coordinateur du Comité Tervueren-Montgomery multiplie les actions (pétition, distribution de tracts, mails aux décideurs, communiqués de presse…) pour empêcher que ne fleurissent 14 tours d’au moins 100 mètres de hauteur le long de la rue de la Loi, à Bruxelles. « C’est un engagement bénévole : je donne beaucoup d’énergie, de temps, d’argent et je n’ai que des ennuis en retour. Mais je le fais car j’aime mon quartier et j’aime Bruxelles », assure ce quadragénaire actif dans le marché de l’art. « Aujourd’hui, notre comité a un certain poids, puisqu’il dispose d’un maillage civil large s’étendant du Cinquantenaire jusqu’aux étangs Mellaerts et des casernes d’Etterbeek jusqu’à Reyers. »

Cette force de frappe, Philippe Elsen s’en sert pour contrer le PAD Loi. Ce Plan d’Aménagement Directeur, élaboré par la Région bruxelloise, prévoit la transformation en profondeur de dix îlots de la rue de la Loi, allant de la petite ceinture jusqu’à la chaussée d’Etterbeek. Il y est aussi envisagé la fameuse construction de 14 gratte-ciels : huit de 100 mètres, cinq de 120 mètres et une de 155 mètres.

Un PAD fixe les grands principes urbains qui guideront le réaménagement du territoire en termes d’affectations, de superficies, d’espaces publics, de caractéristiques des constructions, de mobilité… Il n’est donc pas la représentation du projet dans sa version définitive. Il n’empêche, de l’aveu même de la Région, cet outil « occupe une place importante dans la hiérarchie des plans régionaux ». Un PAD abroge même les dispositions réglementaires des autres plans qui lui sont contraires.

En plus d’être un outil important, le PAD représente la vision de ce que pourrait être la ville de demain selon le gouvernement bruxellois et son ministre-président, le socialiste Rudi Vervoort, dont l’objectif est de construire de plus en plus haut. Et ça, Philippe Elsen n’en veut pas. Interview.

Pourquoi votre comité s’oppose-t-il à ce projet de construction de 14 tours ?

Avant tout à cause de la hauteur des tours. Elles casseraient le paysage en ne respectant pas les perspectives historiques : depuis Montgomery, la tour de 155 mètres surpasserait la hauteur des arcades du Cinquantenaire et dénaturerait la vue. C’est un non respect du patrimoine. Ces constructions engendreraient aussi des ombres portées trop importantes, des pertes d’ensoleillement. Ce projet va également causer des problèmes de densité de population, de mobilité…

La Région bruxelloise manque de logements, or il n’y a plus d’espace pour du bâti neuf. La logique de construire plus haut peut s’entendre, non ?

Nous entendons ce message, mais cela ne peut pas se faire à n’importe quel prix. Les politiques bruxellois sont rentrés dans une nouvelle dimension : la densification. Il leur faut des tours. Pascal Smet, en charge de l’Urbanisme, explique que cela se fait ailleurs. Mais là-bas, ils construisent à neuf, sur des zones vierges. Quand l’espace est déjà hautement densifié comme à Bruxelles, où il n’y a plus un mètre carré libre au sol, on est obligé de faire des tours sans zone de dégagement adéquate au sol. C’est monstrueux. Ils vont nous mettre dans le noir.

Quelle est la genèse de ce projet ?

Initialement, la Commission européenne a signalé qu’elle voudrait cesser l’éclatement actuel de ses bureaux dans Bruxelles pour qu’ils soient tous rassemblés en un endroit. Elle voudrait aussi que de nombreux membres de son personnel puissent loger dans le quartier. Les responsables de l’urbanisme bruxellois se sont saisis de cette demande et en ont profité pour repenser cette zone qui, aujourd’hui, est un no man’s land qu’on traverse le plus vite possible. Ils se sont dit qu’ils allaient y mettre de la population, ce qui est une très bonne idée. Mais la Commission européenne n’a jamais réclamé ces 14 tours. Et elle estime aujourd’hui que deux gratte-ciels, dont l’un de 155 mètres, qui lui seraient attribués pour accueillir 5000 personnes, pourraient être démesurés. Elle doute…

De quoi doute-t-elle ?

Nous comprenons des échanges que le réseau associatif concerné a pu avoir avec la Commission européenne que la gestion désastreuse, notamment sur le plan juridique, voire la régression démocratique que cela implique, pourrait se retourner contre elle et ternir son image. Et puis, cette histoire de démolition/reconstruction imaginée il y a 15 ans dans un contexte politique, économique et social bien différent n’est plus en phase avec la prise de conscience de la crise climatique ou de la recherche d’une plus grande proximité avec les citoyens européens. La nouvelle présidente de la Commission ne met-elle pas en avant un Green Deal qui serait rapidement contredit par la réalisation d’un projet particulièrement énergivore ? Avec la nouvelle formule réglementaire du PAD, les comités de quartier ne sont pas entendus, les associations autorisées (Inter-Environnement, Atelier de Recherche et d’Action Urbaines, etc.) sont muselées, l’avis conforme à caractère obligatoire de la Commission royale des Monuments et Sites (CRMS) est supprimé, les procédures d’octroi de permis sont allégées… La Commission qui a pris conscience de son décrochage avec les citoyens des Etats membres ne peut pas se permettre un « clash urbanistique et démocratique » avec la population de sa propre capitale.

Vos accusations sont graves.

L’associatif et la société civile n’acceptent pas le mode opératoire du gouvernement. En une fois, la ministre-présidence bruxelloise déclenche plusieurs PAD simultanément. C’est un bombardement car un PAD est constitué de 2000 à 4000 pages. Vu la technicité et l’épaisseur des dossiers, il est impossible pour la Commission des Monuments et Sites et pour les associations autorisées d’émettre des avis corrects sur chaque projet dans le délai légal qui est trop court. C’est absolument intolérable.

A vous entendre, ce projet préoccupe beaucoup de monde…

Notre pétition a recueilli près de 5000 signatures en 3 semaines, ça pèse. Vous savez, entre comités de quartier, il y a une règle : on ne s’occupe pas d’un autre secteur. Mais ici, tout le secteur Loi nous a appelés à la rescousse. Tout est parti de la tour The One (94 mètres), qui a été construite sans étude des incidences environnementales. Résultat : la Cour de Justice européenne et le Conseil d’État ont annulé le Règlement régional d’urbanisme, rendant cette tour illégale. Avant The One, se trouvait là un hôtel deux fois plus petit. Pourquoi donc avoir construit si grand ? Nous avons commencé à gratter, à poser les questions qui dérangent.

A quoi avez-vous abouti ?

Le promoteur de The One, c’est Atenor, qui a aussi construit la tour UP-site, le long du Canal de Bruxelles, qui est la plus haute tour résidentielle du pays. Puis, nous avons appris qu’une ancienne avocate travaillant pour Atenor est détachée au cabinet Vervoort. Là, il y a conflit d’intérêts ! N’y a-t-il pas d’autres avocats urbanistes qualifiés à Bruxelles pour effectuer ce travail ? Bruxelles en regorge !

Vous soupçonnez une collusion entre le cabinet Vervoort et Atenor ?

C’est opaque. Le nom de cette avocate est apparu durant des années dans nombre de projets soutenus par Atenor dans le secteur Loi. Fin 2017-début 2018, elle a intégré le cabinet du ministre-président dans le gouvernement Vervoort II en tant qu’experte en aménagement territorial. Notre sentiment, sans preuve, c’est qu’elle pourrait influer sur la délivrance des permis. L’actuel ministre de l’Environnement, Alain Maron (Ecolo), lorsqu’il était député d’opposition, avait posé une question parlementaire à Vervoort dans laquelle il soulevait déjà le potentiel conflit d’intérêts…

La réponse de Rudi Vervoort vous a-t-elle satisfait ?

Sa réponse était affligeante. Il avait notamment répondu que l’avocate ne retournerait pas travailler pour Atenor. Depuis quand, en droit, un conflit d’intérêts se juge-t-il par rapport à une situation future ? Vous savez, dans ce gouvernement Vervoort III, même si Pascal Smet est en charge de l’Urbanisme, c’est le ministre-président qui prend le contrôle des PAD. Les dérogations octroyées aux promoteurs sont délirantes…

C’est-à-dire ?

Nous ne sommes pas opposés aux PAD, mais ils ne peuvent pas être pourris politico-administrativement. Or, dans tous ces PAD, les promoteurs ont été associés dès le début. Ils calibrent leurs demandes de dérogations de hauteur, gabarit, surdensification… pour obtenir des projets clé-sur-porte. Atenor a demandé des dérogations excessives simplement par souci de rentabilité. Plus haut il construit, plus il peut proposer d’appartements, plus il va gagner d’argent. Tout cela se fait à la discrétion du ministre-président. C’est lui qui gère personnellement, qui signe. Est-il le ministre-président des Bruxellois ou des promoteurs ?

Vous prétendez que Rudi Vervoort serait à la solde des promoteurs…

Je l’ignore. Mais je constate que tous les voyants sont au rouge dans le PAD Loi : avis négatif de la ville de Bruxelles, avis sanglant de la CRMS, opposition franche des associations historiques du secteur Loi (de Reyers jusqu’aux Casernes et de Mérode jusqu’aux étangs Mélaerts). Pourquoi le ministre-président continue-t-il ? Il fait des arbitrages entre des intérêts que nous ne connaissons pas et l’intérêt collectif… La situation est inacceptable ! Le bras de fer a commencé et les frappes sont lourdes. Personne n’a de temps à perdre donc nous disons clairement avec quoi nous ne sommes pas d’accord.

Rudi Vervoort assure qu’il y aura de la mixité dans ces tours. Que des socialistes veuillent construire grand pour pouvoir proposer suffisamment de logements publics, cela parait logique. Ce seul argument ne peut suffire à dissiper vos doutes ?

Nous dénonçons l’excès, la démesure. Pourquoi faire si haut contre l’avis de tous, hormis celui du promoteur ? Il est possible de faire autrement. Un projet proposé consiste à rehausser tous les blocs à immeubles de type haussmannien existant dans ce quartier d’un ou deux niveaux. Ça, c’est acceptable.

Au-delà de la hauteur, trouvez-vous que ce projet est bien pensé en termes d’écoles, de crèches, de commerces, d’espaces verts… ?

C’est pensé, mais pas forcément bien. Pourquoi y a-t-il si peu de parcs et de verdure ? Pourquoi du béton et du macadam partout ? Le maître-architecte Kristiaan Borret tire aussi la sonnette d’alarme. Il constate que si les dix dernières années ont été dominées par la croissance démographique, la densification a été poussée à son paroxysme. Conscient que les dix prochaines années doivent être dominées par le réchauffement climatique et la transition écologique, il recommande que la densification du territoire soit mise en pause. Il faut se concentrer sur la végétalisation de la ville. Mais la base du problème, c’est la hauteur des tours, car tout le projet et donc son aménagement vont découler de ce critère…

Ce quartier est déjà très embouteillé. Quel impact ces tours auraient-elles sur la mobilité ?

Cet impact sera immense. Or, à part élargir les trottoirs et les pistes cyclables, la Région bruxelloise ne prévoit rien, même pas d’offre supplémentaire de transports en commun.

Votre volonté est claire : que ces tours ne voient pas le jour. Quelle est votre marge de manœuvre ?

Il y a plusieurs manières : en faisant pression au niveau des associations, au Parlement bruxellois (les questions fusent) et via des procédures en justice. Il existe un « Atlas des altitudes limites à Bruxelles », qui est un règlement de 1972 qui n’a pas force de loi mais qui continue à s’imposer. Ce document définit trois perspectives urbanistiques à respecter depuis Montgomery et il empêche que des bâtiments dépassent les arcades du Cinquantenaire. Des juristes sont occupés à l’étudier pour évaluer son caractère contraignant. Nous avons un assez bon espoir de résolution.

Si le PAD Loi est tout de même adopté, quand les travaux pour la construction des tours commenceraient-ils ?

Cela peut aller vite. Nous craignons que Rudi Vervoort tente d’avancer rapidement. C’est à lui à répondre à cette question. Les associations demandent un moratoire sur les PAD.

Ces gratte-ciels pourraient, selon vous, fleurir sur tous les grands sites bruxellois voués à être réaménagés, comme Mediapark, Josaphat, Delta ?

C’est ce qui est prévu ! Les réactions des populations concernées sont fulgurantes et violentes. Il est pourtant écrit ceci noir sur blanc en page 89 de la Déclaration de politique générale de ce gouvernement : « La stratégie de densification intégrera également une vision concernant les immeubles de grande hauteur, en étant vigilante à ce que ces immeubles s’intègrent le plus qualitativement possible dans leur environnement (attention aux impacts visuels de loin, à l’intégration des socles dans le contexte urbanistique local et aux impacts environnementaux spécifiques comme ceux sur la lumière et les flux d’air). Dans certaines zones stratégiques, le gouvernement intégrera les grands principes de qualité paysagère et urbanistique ».

https://www.lalibre.be/economie/immo/14-gratte-ciels-rue-de-la-loi-a-bruxelles-les-derogations-octroyees-aux-promoteurs-sont-delirantes-c-est-vervoort-qui-signe-5df103ced8ad58130dd0d68f

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